Variations...

... Vous avez dit "Variations" ? Mais, qu'est-ce donc ?

Au "Manoir des Variations", je reprends des articles publiés sur mon premier blog "Le Jongleur de Mots" étant donné que je veux changer et m'éclipser de mon ancien hébergeur.

Vous trouverez donc ici des textes,- nommés "Jongles Poétiques" si ils sont poétiques-, des photos accompagnés ou non de textes et des Legos avec principalement "Lego Wars" qui se veut la parodie Legotesque de Star Wars.

Bonne visite du Manoir et de ses Variations…

dimanche 30 juin 2013

Sans titre


Le gueux se présente à la cour
Il en fut chassé malmené
Sur le champ de guerre il fut fort
Le roi sauva. Sans titre il était

Le miséreux à l’usine alla
Econduit avec honte il fut
Sur les marchés se démena
Sa fortune fit. Sans titre il était

Le blanc-bec au shérif se présenta
Ce dernier ria de lui pied-tendre
Face à la bande des Morris il fit front
La peau du shérif sauva. Sans titre il était

Le troufion près du caporal veillait
Envoyé dans le désert il fut pour pacifier
Les Touaregs il charma et aima
La paix amena. Sans titre il était

Le poète posta à l’éditeur
Ses manuscrits furent envoyés et critiqués
Sur le net ses textes il livra
Publié admiré. Sans titre il était.

samedi 29 juin 2013

D'une saison à l'autre


Deux escargots s'en vont
Un très beau soir d'automne
Vers l'aventure

Plus tard c'est l'hiver rude
Les escargots s'arrêtent
Près de chez eux

Au printemps ils repartent
Vers l'aventure lointaine
Qui les attire

Et voilà l'été chaud
Les escargots s'amusent
Au doux soleil

L'année recommence là
Les escargots s'en retournent
Chez eux sur'ment

Un an plus tard
Les voilà chez eux Ouf
L'aventure les tente encore…

mardi 25 juin 2013

Rouge


Rouge comme le sang
Comme l'aube
Ou comme le Titanic
Rouge comme les plumes du paon
Comme l'ode

Rouge comme un Blanc Bleu
Comme les ongles d'une femme
Rouge comme tes doux yeux
Comme ma sinistre âme

Rouge comme le malheur
Comme l'étoile soviétique
Ou comme l'héroïque
Rouge comme le magnifique
Comme le beau coureur

L'attaque du tigre

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Tigre

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lundi 24 juin 2013

Trou vide


C'est l'histoire
D'un camion
Qui transporte
Des trous d'eau

Il en perd un
Et recule
Puis tombe dedans

Alors là
J'ai un trou
Je me souviens plus
De ce qui fait rire

vendredi 21 juin 2013

Le trois-mâts


Entre l'éther blafard et ombreux
Au fragment du sommet du raz
Sur l'onde tumultueuse et maussade
A la dextre du trident

Illuminé par un rai de lumière
Le trois-mâts impétueux
Poursuit l'infini
Il se bat contre la nature

Le timonier stupéfiant adore
Les arcanes de l'inexploré
Le climat semble bloqué
Et le trois-mâts a une circulation apathique

Une dame prude


Belle à damner les saints, à troubler sous l'aumusse,
Son faux-col engloutit son oreille, ses yeux.
Elle parle et ses dents font un miroitement,
Et le Printemps en fleur, sur ses pantoufles, brille.

Ses yeux froids où l'émail sertit le bleu de Prusse,
Où l'oiseau chante à l'ombre. Et que lui font les vieux
Pour la splendeur du sein ?.Pour le rayonnement,
Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille :

Cléopâtre la lynce ou la chatte Ninon.
Il est juste milieu, botaniste et pansu,
Vois ô bon Buridon : c'est une grande dame.

Les fainéants barbus mal peignés, il les a
Plat, n'ayant d'astres aux cieux que ses lourds cheveux roux.

Et le Printemps en fleur brille sur ses pantoufles.

mercredi 19 juin 2013

Peindre un nid

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Peindre d'abord un arbre
Peindre ensuite
Quelque chose de beau
Pour l'oiseau

Mettre la toile dehors
Et attendre
Bientôt l'oiseau vient
Fait le nid

Si le nid est chaud
L'oiseau pond
Reprendre le tableau
Et attendre

Puis les œufs éclosent
Dans la joie
Vous avez fini
Vous signez



dimanche 16 juin 2013

Pour cueillir ton fruit


Ô ma douce amie
Je te dois une confession
Ce matin je te vis
Habillée pour l'excursion

Tes habits affolèrent mon cœur
Et mon âme s'envola loin
Notre marche fit mon bonheur
Jusqu'à ce coin de foin

Et notre discussion
Réjouit mes sens
Trop forte ton attraction
Me pousse à la danse

A voir ton expression
Je ne peux goûter ton fruit
Sur le pré aujourd'hui
Retour à notre pension

Ô ma douce amie
Que vienne la nuit
Pour jouer ton mari
Et ravir ton puits

A l'aube nous voilà unis
Par le plaisir des corps
Ton âme est un trésor
Ton corps est si joli

Me voilà tien à jamais
Pour le bonheur je te sers
Nos fruits seront frais
Pour toujours et naguère

samedi 15 juin 2013

Récit du Tremblement de terre - Partie 1


      Récit du tremblement de terre du Japon 1er septembre 1923
Par Sœur Marie-Théophane

Tokyo, 27 septembre 1923


Ma bien chère maman,

                        Tu auras sans doute reçu ma carte et tu es sans doute rassurée sur mon compte. Je t'assure bien que j'ai bien cru ma dernière heure venue. J'ai fait le compte-rendu de toutes nos péripéties pour la communauté. Je te l'écris en entier, tu voudras bien le faire circuler dans toute la famille, y compris Monsieur le curé Villain, et tu demanderas à ce qu'on se le renvoie, cela te fera un souvenir que je me serais volontiers passé de t'envoyer. Pourtant, ce n'est pas mal tu sais d'avoir de temps en temps des ennuis, autrement cela manque à la couronne des missionnaires; ce n'est pas la peine non plus de te faire de la peine, des tremblements de terre nous en avons tous les jours, depuis le 1er septembre, hier soir nous en avons eu deux assez forts, ce matin un et il n'est que huit heures trente. Mais, des grands comme celui du 1er septembre, on en compte peu dans l'histoire du Japon. Ce n'est pas un volcan qui nous a valu cela, mais un courant sous-marin, un éboulement souterrain dans la mer, dit-on. Enfin quelle qu'en soit la cause, peu m'importe, c'est le Bon Dieu qui l'a voulu, peu m'importe.

            1er septembre : C'est une terrible catastrophe que celle du tremblement de terre du 1er septembre, qui, en quelques instants a fait de Tokyo, de Yokohama, de Kamakura, d'Odawara et des environs des monceaux e cadavres et de ruines. En voici le récit en ce qui me concerne.

            1er septembre : La nuit a été plutôt mauvaise, un vent très fort, espèce de queue de typhon, a secoué assez violemment les arbres presque chaque soir, nous avons eu un orage avec tonnerre et forces éclairs mais pas de pluie. Enfin dans la matinée du 1er septembre le temps paraît être remis lorsque vers onze heure la température devient subitement très lourde.
            Il est midi moins cinq. Réunie en partie dans la chambre de Communauté (j'y étais) nous attendons le coup de canon qui doit être pour nous le signal de l'Angélus, tandis que nos autres sœurs absentes sont soit dans leur emploi respectif ou ailleurs, car c'est samedi, jour de bain et de ménage. Tout à coup un grondement souterrain suivi de secousses effroyables (Jishin, jishin) un tremblement de terre ! La maison semble se disloquer sur sa charpente qui fait entendre des craquements épouvantables; les tuiles se détachent du toit, les briques des murs roulent dans la cour en y soulevant des filets de poussière qui ne nous permettent plus de rien distinguer. Et la secousse continue. Le Christ tombe, puis la bibliothèque, les grands placards comme soulevés par une force prodigieuse dansent une danse infernale; les tables s'en vont à l'opposé, les plâtres se détachent des murs, les radiateurs se brisent, les carreaux volent en éclat, et nous à genoux, essayant de nous cramponner à quelqu'un ou à quelque chose, pour n'être pas projetées contre les murailles ou sous les meubles, nous ne savons que dire "Mon Dieu, Mon Dieu, ayez pitié de nous." L'affreuse secousse ne diminue pas, elle nous paraît redoubler d'intensité; nous croyons notre dernière heure arrivée, ce bruit épouvantable qu'on ne peut oublier lorsqu'on l'a une fois entendu se fait toujours entendre; La cloche paraît sonner le glas. Les portes s'arrachent et tombent avec fracas. Il nous semble qu'on nous tord, qu'on nous lance en l'air, qu'on étouffe car la poussière du plâtre et la frayeur nous serrent à la gorge. Enfin une légère accalmie.
            L'une de nos sœurs descend par miracle du 4ème étage, les bras contusionnés par les débris du plafond et des murs qui sont tombés sur elle. Une autre toute saisie, pleure et se lamente. Mais il s'agit de gagner la cour. N'avons-nous pas des morts à déplorer ? L'escalier de pierre est presque démoli, la rampe de fer est tordue. Les cheminées, les pans de murs encombrent l'étroit enclos, le vent souffle avec une force inouïe. Sautant sur les décombres, nous arrivons jusqu'à la salle de gymnastique où nous entendons crier "Sœur Joseph est morte !" Est-ce possible ? Hélas ce n'est que trop vrai, nous apercevons sa figure déjà couverte de la pâleur de la mort, le reste de son corps disparaît sous la brique de la cheminée qui la recouvre. Les secousses continuent. Vite le Père ! Pendant que trois de nos sœurs dégagent notre pauvre sœur Joseph, une autre (c'est moi) sautant sur les débris et se faufilant par les brèches du mur d'enceinte aux trois quarts détruit court le chercher. Il arrive, mais la mort a été instantanée. (A ce moment j'ai demandé l'absolution à un autre Frère, car nous avons encore eu une forte secousse. Il ne me l'a pas donné; mais m'a dit d'être bien tranquille.) La façade de l'église est tombée d'une seule pièce, les bas côtés sont séparés de la nef principale. Notre chère défunte repose dans la salle de gymnastique. Mais encore une très violente secousse. La maison des Sœurs, la plus endommagée ne va-t-elle pas s'effondrer sur le bâtiment voisin et les survivantes ? Fuyons, fuyons, gagnons le milieu de la cour. Et nous voila à genoux, priant à haute voix, cramponnées aux pieds des arbres, au milieu de nombreuses personnes qui se sont réfugiées chez nous et qui commencent à nous apporter leurs blessés et leurs morts. En voila déjà trois. Nous faisons deux baptêmes. Mais l'incendie se déclare de trois côtés à la fois. Le vent souffle avec rage et la terre remue encore. "Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous, préservez-nous du feu." Le vent semble tourner, un léger espoir. Il ne dure guère. Nous allons sûrement être incendiées et nous n'avons rien pu sauver. Les classes sont à peu près intactes et n'ont pour ainsi dire pas souffert, mais la maison des Sœurs n'est plus qu'une ruine. Crevassée, lézardée, ayant des pans de mur arrachés ou sur le point de tomber, elle paraît prête à s'effondrer par endroits. Quatre de nos sœurs se dévouent à y entrer, elles jettent quelques paquets par les fenêtres, mais à l'intérieur tout est sans dessus dessous, la charpente leur semble ouverte, la rampe du grand escalier est tombée; les marches ne tiennent plus que du côté du mur, de l'autre, c'est le vide. Et voila une violente secousse qui recommence. "Mon Dieu ! Et nos sœurs qui sont dans la maison, mon Dieu ! Ayez pitié d'elles, ayez pitié de nous ! Nos sœurs, c'est assez, venez !" Elles reviennent, nous n'osons pas les regarder tant nous craignons un manque à l'appel. Mais l'incendie fait des progrès avec une rapidité effrayante. Il nous touche presque. Fuyons, fuyons ! Nous chargeons tant bien que mal nos paquets sur nos épaules. Ils sont bien minces et nous paraissent alors fort lourds. Quel exode de misère ! Les fuyards encombrant la rue noire de monde, il faudrait presque jouer des coudes pour se faufiler parmi ces gens. Et nous voila augmentant leur nombre, comme de vraies bohémiennes en chaussures d'intérieur, en tabliers bleus usagés car ce sont les vacances. Nos fichus, noircis, froissés par le travail de la semaine et les évènements précédents, nos cornettes secouées de tous côtés par le vent qui fait rage et notre paquet attachés sur le dos, comme les hommes de peine au Japon, nous fuyons sous un ciel de feu. La fumée, la poussière nous aveuglent; les secousses n'ont pas entièrement cessé, les maisons effondrées, les tuiles; les débris de murs, les fils téléphoniques tombés, les tramways arrêtés rendent la circulation encore plus difficile. Nous n'en pouvons plus et pourtant ne sommes qu'à Suidibashi. Arrêtons-nous quand même. La cornette de l'une d'entre nous s'est détachée. Un passant s'en est aperçu et complaisamment veut la lui attacher sous le menton. Les mains embarrassées, elle se débat en vain, heureusement, il finit par comprendre. Mais l'incendie nous suit, fuyons; fuyons encore ! La marche précipitée recommence; nous sommes exténuées. Enfin, un chrétien nous aperçoit, il nous offre un camion à bras. C'est une délicatesse du bon Dieu. Nous chargeons le camion de nos bagages et en route; l'une tire, les autres poussent. Allons bon ! Voila qu'une de nos sœurs perd ses chaussures. Que devenir ? Heureusement, un précédent a dû oublier là tout exprès une paire de caoutchouc. Ce n'est pas le moment d'être difficile. Il lui faut les traîner un peu, mais enfin Dieu soit béni ! C'est un secours providentiel.
                        Où aller maintenant ? Le feu est à l'arsenal, les explosions commencent, c'est le sauve qui peut général ! Au jardin botanique, le terrain est large, réfugions-nous-y. Que c'est loin ! Si seulement nous pouvions reprendre haleine pendant quelques instants. Justement une rue un peu moins endommagée, nous nous asseyons par terre presque dans le milieu, il s'agit d'éviter les tuiles, car par le temps qui court, nous risquons fort d'en recevoir, et de fameuses ! Si seulement le tremblement de terre était fini. Mais non, reprenons nos paquets et continuons note marche. Enfin voila le jardin botanique, beaucoup nous y ont précédés. Un bon chrétien qui s'est chargé des quelques vases sacrés de la paroisse vient à notre aide. Il va nous chercher une place, la chose n'est pas facile. Près des arbres, dans un certain endroit, c'est dangereux, près de l'étang, ce n'est pas prudent, ailleurs tout est occupé. Alors le jeune homme coupe quelques bambous afin que nous puissions nous abriter.
                        Les explosions de l'arsenal continuent et tous les Japonais nous annoncent une forte secousse pour trois heure trente. Dans l'étroit enclos humide où nous sommes entassées nous récitons les vêpres et disons le chapelet. La prière n'est-elle pas notre meilleure réconfort ? Une imprimerie voisine s'est effondrée faisant cent cinquante victimes, dit-on. On ne cesse d'apporter près de nous des cadavres, c'est une procession ininterrompue de civières, et quelques parents vont reconnaître les leurs parmi ces victimes du terrible désastre. Quelle scène de désolation, il faut l'avoir vue pour en comprendre l'horreur !
                        Mais deux de nos sœurs sont partis à Sekiguehi chez sa grandeur, le temps passe et elles ne reviennent pas. Que font-elles ? Que sont-elles devenues ? On nous annonce encore un tremblement de terre pour cinq heures. Heureusement à sa place, c'est notre Père, le R P Cherel que nous voyons arriver. Il n'a pas voulu que nos soeurs fassent deux fois le même trajet et c'est lui qui vient nous chercher. Il a amené deux ou trois jeunes gens avec lui; comme ils ne suffiront pas pour monter la côte, c'est lui qui les aidera à pousser le camion.
                        Abandonnant notre hutte de feuillages, nous entendons encore une fois :"En avant, marche !" Nous pouvons juger de l'étendue du désastre. C'est la même misère partout. Le vent est un peu calmé, mais les lueurs rouges de l'immense incendie qui continue sa marche progressive, activé par des mains révolutionnaires, se détachent sur le ciel qui s'assombrit. Le trajet est long et dure pendant plus de deux heures. Enfin, nous arrivons à l'Archevêché ! Ces messieurs, bien éprouvés eux aussi, se montrent très bon pour nous. Une salle qui venait d'être construite est mise à notre disposition; elle a peu souffert. Nous sommes à jeun depuis sept heure du matin et il est sept du soir. Les réfugiés chrétiens sont déjà nombreux car le désastre s'est étendu partout. Nous manquons presque de nourriture, je ne dis pas européenne mais même japonaise fait en partie défaut, et la lumière entièrement. Nous mangeons une ou deux bouchées de pain sec; il n'y en a pas davantage, mais nous n'avons guère faim. Les préparatifs du coucher ne sont pas longs à faire. Tant bien que mal, nous nous étendons toutes habillées sur des nattes, place mesurée, prêtes à gagner la cour au premier signal. Nous y ferons plus d'une envolée; au moins douze à treize secousses dans la nuit, en conséquence douze à treize fois sur le sol branlant, vite au jardin, nous mourrons de frayeur. De guerre lasse, à partir de deux heure du matin, nous passons le reste des heures de repos à la belle étoile. Quelle nuit terrible ! Et la lune plus brillante que jamais semble nous narguer avec une insolence révoltante !
                        Maintenant, quelques détails sur la mort de notre regrettée sœur Ste Joseph de la Croix. Elle travaillait à une peinture dans la salle de gymnastique avec une sœur japonaise et deux enfants lorsque eut lieu la première secousse. Elle gagne immédiatement la porte. Une sœur qui était dans la salle de bain la distinguait très bien priant à genoux et voulut la rejoindre lorsqu'une violente secousse la renversa par terre. Quand elle se releva, elle n'aperçut plus notre pauvre Ste Joseph. Celle-ci avait voulu gagner la cour et la sœur japonaise tout en étant elle-même projetée à terre ne la perdit pas de vue. A trois pas de la salle de gymnastique, la cheminée de cette même salle se détacha. Ste Joseph dut l'apercevoir car ses yeux se fermèrent, son visage pâlit, elle ne poussa pas le plus léger cri, mais tomba à genoux avant même que la cheminée l'eut touchée. Les briques l'atteignirent au crâne et à la tempe; l'abdomen et les jambes et les pieds furent broyés, mais ces dernières blessures, notre pauvre sœur ne les sentit pas; elle avait été tuée instantanément. Son visage n'exprimait aucun sentiment de frayeur et malgré cette mort tragique, elle avait un air calme et reposé. La destruction complète de nos œuvres nous cause une douleur profonde, mais le décès si brusque de notre chère campagne est notre plus grande épreuve ! Encore devons-nous remercier Dieu qui ne s'est choisi parmi nous qu'une victime. Il aurait pu en prendre davantage. Une de nos autres sœurs qui se trouvait dans la cour y fut renversée par terre et roulée comme une feuille sans pouvoir s'accrocher à aucun endroit. Il lui semblait qu'une main invisible arrachait les briques de la maison des sœurs pour les faire tourner à plaisir; elle voyait les murs de la maison et les boiseries se disloquer et nous croyait toutes dans notre éternité. Une cheminée vint s'abattre à trois centimètres d'elle, sans lui causer aucune blessure. Aussi malgré notre malheur devons-nous rendre bien des actions de grâce au bon Dieu.             A SUIVRE...

Récit du tremblement de terre - Partie 2


 2 septembre : A cinq heures trente ou six heures, je sais plus au juste, messe en plein air à la grotte de N. D. de Lourdes, car l'église est endommagée ("dédommagée" nous dit une sœur chinoise) et l'entrée de la cathédrale est en partie tombée : Un bas-côté, le tour du chœur, la sacristie nécessitent de nombreuses réparations. Nous nous unissons au prêtre, car nous n'avons pas de livre, mais dans ces heures pénibles, la prière monte facilement du cœur aux lèvres. A la Communion une secousse et la Messe une fois terminée nous continuons notre vie de bohémiennes. Pas de pain, rien qu'un riz non décortiqué, les machines étant brisées et trois fois rien avec cela. Aujourd'hui nous sommes vraiment missionnaires. Comme le fils de l'Homme, nous sommes sans abri. Comme lui nous manquons de nécessaire. C'est un honneur qu'Il nous fait, qu'Il en soit béni !
                        Les sinistrés arrivent de plus en plus nombreux; dans la matinée nouvelles secousses. Vers midi, à la même heure que la veille, nous mangeons une boule de riz en plein air. Dans l'après-midi, les séminaristes firent quelques pieux dans l'espèce de champs afin d'y établir un baraquement pour les sinistrés qui continuent à arriver, l'incendie faisant toujours de nouveaux progrès. Tout à coup, grand branle-bas. Deux agents de police se précipitent vers les appartements de sa Grandeur. Les séminaristes, quelques Pères, tous armés de gros bâtons les suivent. Les bolchevistes et les Coréens veulent à tout prix nous incendier ainsi que les quartiers épargnés par le tremblement de terre et deux d'entre eux viennent de s'aventurer dans l'Archevêché même. C'est la chasse à l'homme avec forces cris et poursuites. Enfin un coréen est pris; l'autre demeure introuvable. Que d'épreuves, et pourtant mon Dieu que votre volonté soit faite ! L'angoisse nous étreint le cœur, personne n'ose coucher dans les appartements. Les lueurs de l'immense incendie rougissent le ciel qui paraît en feu. Une pauvre femme arrive tout en larmes avec deux petits garçons; son mari et un autre homme portent une civière sur laquelle repose une petite fille inanimée, notre élève, elle aussi victime du tremblement de terre. Nous offrons nos condoléances à la famille éprouvée et récitons dans un coin solitaire notre chapelet près de la dépouille mortelle de cette petite chrétienne qui a été frappée au moment où elle s'amusait avec une de nos petites pensionnaires en vacances, morte-t-elle aussi.
                        Après un dernier bonsoir à N. D. de Lourdes, nous regagnons notre campement. Les jeunes gens, des Pères et des agents de Police munis de lanterne et armés de bâtons montent la garde et la monteront toute la nuit. Nous couchons dehors sur l'herbe recouverte d'une natte avec toute la foule. Un bout de tapis et quelques feuilles de zinc nous servent de toit. Nous pouvons à loisir considérer les progrès du feu. Dans la nuit, arrivent des dames de St Maur, qui fuient leur maison menacée d'incendie et ne peuvent gagner Schiguechi qu'après bien des péripéties, vu l'effervescence des têtes exaltées. Encore d'assez fortes secousses qui nous font trembler autant que le sol. Le soleil en se levant nous apporte un vrai soulagement.

            3 septembre : Comme hier, messe à la grotte de N. D. de Lourde. Le soleil brille dans tout son éclat et on se demande comment il peut éclairer tant de ruines et de misères. Une églantine s'est ouverte aux pieds de N. D. de Lourdes et elle porte quelques boutons. Est-ce un heureux présage ? Nous voulons l'espérer.
                        Même nourriture que la veille, nous sommes comme des âmes en peine et tâchons de nous organiser le moins mal possible. La chose n'est pas facile. Pas de linge, pas d'eau. Les exaltés empoisonnent les puits autant que faire se peut, les conduits de la ville sont brisés. Personne ne sort plus sans bâton; les représailles sont terribles; mais vraiment la malveillance est indigne, nous en avons été témoins. Trois de nos sœurs et deux chrétiens se rendent pourtant sur notre terrain pour y faire quelques recherches. Les morts encombres les rues. On ne peut arriver à les relever tant ils sont nombreux. Sur une distance égale à celle de la maison jusqu'à M. Prévost on en compte trente six échelonnés le long des égouts. Dans notre cour, il y en a cinq. Un homme s'est cramponné à la statue de Jeanne d'Arc qui se dresse intacte au milieu des ruines. Il a été brûlé et il est effrayant à voir. Dans la salle de bains des enfants, un autre en voulant fuir a trouvé la mort. Il n'est pas compris dans les cinq non plus qu'un pauvre agent de police tombé dans notre étang et dont l'odeur infecte trahit la présence. Par contre trois autres sont descendus dans notre puits et ont pu en être retirés sains et saufs.
                        Les chrétiens arrivent en masse se réfugier près de leurs Pères et dans quel équipage ! Pauvres gens ! Ils font peine à voir. Cela ne pouvait être plus terrible à la ruine de Jérusalem. Il faut voir cette misère pour s'en faire une idée exacte. Le soir on fait encore la garde autour de nous, les troubles continuent. Pendant la nuit toujours ces secousses et ne pouvons dormir; que le bon Dieu nous garde, ce que Dieu garde est le mieux gardé !

            4 septembre : Sa Grandeur Mgr Rey qui était parti à Chuzenji le matin même du sinistre pour regagner Tokyo après avoir fait une partie du trajet à pied. Il vient nous offrir des condoléances et ses encouragements. Lui aussi à bien des soucis. Pas de nouvelle de ses Pères de Yokohama. A Tokyo quatre paroisses entièrement rasées, les deux restantes très endommagées. Nos sœurs essaient d'aller, non dans Tokyo, ce serait mal dire car la ville n'existe plus, mais dans quelques maisons qui tiennent debout pour essayer de se procurer l'indispensable. Nous n'avons pas de linge de rechange, nous nous débarbouillons toutes avec la même serviette dans le même sceau avec nos Agrégées. Les fenêtres sont à claire voie. Japonais et japonaises sont continuellement dans notre voisinage, c'est la vie commune en son plein. Nous n'avons pas de peigne aussi nos sœurs désiraient-elles en acheter au moins un. Elles ne peuvent en trouver dans aucune boutique, mais une marchande de complaisance dit à sa fille : "Apporte leur le nôtre, elles pourront se peigner ici". Nos sœurs n'acceptent pas mais remercient. Ce soir 4 septembre, l'observatoire a enregistré la quatre cent trente neuvième secousse, c'est-à-dire que nous avons tremblées bien des fois, car un banc qui remue, une voiture qui passe, tout nous impressionne tellement; nous sommes restées sous l'impression des heures terribles que nous avons reçues. Ce soir, l'électricité fait sa réapparition. Ce nous est une joie et après avoir imploré le secours du bon Dieu, nous essayons de nous endormir.

            5 septembre : Encore quelques secousses pendant la nuit, le sommeil appesantit nos paupières et cependant nous fuit. Ce matin, messe dans la cathédrale. Au retour, toujours manque d'eau et nourriture japonaise rationnée; là n'est pas le pire, nous sommes missionnaires, que la volonté du bon Dieu soit faite ! Les nouvelles de Yokohama sont épouvantables. Toute la ville est rasée. On compte les victimes par milliers. Pas de nouvelle des Pères; il doivent être parmi les morts. Les Dames de St Maur sont grandement éprouvées. Huit de leurs sœurs européennes et trois japonaises ont été ensevelies sous les décombres. Elles étaient à la chapelle au moment de la première secousse. Du premier coup le bâtiment s'est effondré ! Les Frères arrivés en hâte purent en dégager quelques-unes unes, mais les autres prises sous les poutres appelèrent en vain "Au secours". Le feu sorti de chez elles gagna rapidement du terrain et faute de temps et d'outils on se vit obligé de les abandonner. Que cette mort a dû être méritoire aux yeux du bon Dieu.
                        Nous apprenons qu'à Hakone des gens ont été ensevelis sous les éboulements de terrain. On dit que Katase est également détruit. Les troubles continuent. Tokyo est en état de siège. Les soldats ont tous la baïonnette au bout du fusil. L'aspect de la ville et des gens est sinistre. Le ravitaillement se fait difficilement, mais enfin il n'y a plus d'incendie. Sa Grandeur Mgr Rey peut nous procurer un peu de pains. Bien qu'il ne soit pas très bon, il nous paraît délicieux. Les parents de nos élèves et de nos enfants que l'incendie a épargnés viennent nous faire visite et nous apportent ce qu'ils peuvent. On ne trouve rien dans ce que fut Tokyo et tout le monde est si éprouvé.

            6 septembre : Premier vendredi du mois. La nuit a été bonne. Nous n'avons pas ressenti de secousse, quel bien-être ! Ce matin après le lever habituel qui consiste à se déshabiller pour se rhabiller, la prière comme d'habitude et nous partons pour l'église à trois pas de notre lieu de résidence. Des Messes, il n'en manque pas, car tous les Pères de Tokyo et quelques-uns uns de Yokohama sont réfugiés à l'Archevêché. Nous chantons les litanies du S. C. l'Osalutaris Hostia et le Magnificat. Au premier abord, nos yeux se remplissent de larmes, mais réfléchissant que prier vaut mieux que de nous dessécher le cerveau à pleurer, nous chantons de tout notre cœur.

            8 septembre : Mauvaise nuit, secousses continuelles dont quatre de suite, nous sommes tentées de gagner la cour. C'est la fête de la Nativité de la Très Sainte Vierge. Nous la prions et lui demandons d'intercéder pour nous. On nous annonce beaucoup de chrétiens disparus. La ville est toujours en état de siège. Le gouvernement fait évacuer gratuitement le plus de bouches inutiles. Les femmes doivent renoncer à voyager, les moyens de locomotion sont fort rares et comme chacun veut monter dans les quelques trains qui partent et ne s'inquiète pas du voisin, les accidents sont nombreux. La voie est semée de cadavres, on ne compte plus avec une vie humaine. D'ailleurs nos bons japonais ne sont pas des modèles de prudence, ils se faufilent sur les marchepieds, sur les voitures, au risque de se faire décapiter en passant sous les ponts. Ils s'accrochent près des mécaniciens, entre les wagons, entrent par les fenêtres et une fois dedans ne sont pas sûrs de pouvoir en sortir. On ne saurait se faire une idée de la scène, il faut la voir. A Honjo, quartier de Tokyo le plus éprouvé, la liste des morts est effrayante. Les ponts se sont brisés et la terre ouverte, mais l'incendie surtout a fait des victimes. On en compte trente deux milles et quelques unités qui ont péri au milieu des flammes dans ce malheureux endroit. Il faut plusieurs jours pour achever de consumer les restes de ces infortunés.
                        Des chrétiens sont parmi eux et l'un d'eux qui a pu s'échapper et vient de nous revenir brûlé à la tête, à la figure et aux mains, a fait des baptêmes d'enfants. Les quelques rescapés de ce désastre nous en font les peintures les plus effrayantes et ils n'ont rien exagéré.
                        Nous avons vu nous même les incendiaires activer le feu et entendre les malheureux qui, sous leurs maisons effondrées, appelaient "Au secours".
                        Encore des secousses ! Il paraît que c'est une bonne chose, si elles cessaient trop vite, il en résulterait encore un grand tremblement de terre. Malheureusement, nous ne nous familiarisons pas avec elles.
                        Ici on commence à savoir notre adresse et à nous venir un peu en aide; ce n'est pas l'abondance, mais enfin, c'est un peu moins la misère. Avant de nous coucher nous demandons au bon Dieu de ne pas trop nous secouer pendant la nuit. Nous commençons à peine à nous endormir qu'un homme frappe et rentre. Bonne nouvelle : l'eau fait sa réapparition, mais elle ne monte pas encore jusqu'à nous, aussi devons-nous aller au devant d'elle. Que le bon Dieu soit béni !
                        Dans la nuit trois secousses mais très peu fortes. Cependant une de nos sœurs me donne en dormant un coup de poing, et je crois de suite à un tremblement de terre, tandis qu'une autre apercevant l'électricité d'un certain appartement crie "Au feu". Malgré ces péripéties, la nuit est calme et nous sommes bien contente.


            A SUIVRE...

Récit du Tremblement de terre - Partie 3


Ma chère Maman,

                        Tous nos jours se ressemblent, nous avons maintenant le nécessaire et je crois bien que je ne me suis jamais si bien portée. Des secousses nous en avons tous les jours et toutes les nuits. Le 26 septembre, nous en avons encore eu une plutôt longue et forte, mais ce n'était rien en comparaison du 1er. Des tremblements de terre comme celui-là n'ont lieu que tous les soixante-dix ans, alors, tu peux être tranquille le prochain ne me fera pas mal aux os. A la date du 28 septembre, l'observatoire a enregistré mille deux cent cinq secousses depuis le 1er. Je ne les ai pas toutes senties; Dieu en soit béni !
                        L'Ambassadeur de France et le chargé d'Affaires de l'Ambassade d'Angleterre sont pour nous d'une bonté sans pareille. L'Ambassadeur de France établit une œuvre de secours pour les sinistrés et il nous en charge. En conséquence à partir de novembre nous irons habiter les baraques construites sur le terrain de l'Ambassade. Nous avons emprunté quelques salles à une classe non brûlée et nous recommencerons nos cours pendant quelques heures à partir du 6 octobre. Nous aurons un manque à l'appel (une élève de ma division a été tuée) mais nos enfants tiennent bien à nous. Dans une classe, située dans un quartier éprouvé, soixante-dix sept élèves sont présents sur mille sept cent. Quelle misère !
                        Maintenant, ma chère maman, il ne me reste plus qu'à te faire visiter notre château, si tu le veux bien. Il est situé à l'Archevêché et ne comprend qu'une seule pièce, une salle d'une grandeur égale à la maison de maman Thérèse. Elle est carrée et jouit d'un côté de deux grandes fenêtres grillées donnant sur des appartements et de l'autre de deux semblables laissant apercevoir le ciel et la verdure. Je ne te parle pas de deux portes à coulisses; il faut toute la force de l'une de nos sœurs Lorraine pour en venir à bout. Un soir, où elle a nous a fait défaut il a fallu trois hommes pour la remplacer. C'est dire la force de résistance et de la sœur et des portes. Mais je reviens à notre salle; elle est très claire, trop claire parfois; ses murs un peu lézardés sont bien blancs car elle est toute neuve et l'extérieur a peu souffert. Au milieu, sur le parquet en ciment vous voyez quatorze (kalami) nattes sur lesquelles on ne marche pas avec nos souliers, sous peine de scandaliser son prochain. Pour le moment, nos sœurs japonaises et nos Agrégées y sont assises, près de nos matelas qui tiennent tous du côté droit; en entrant un vieux porte cuvette noirci, un petit fourneau rouillé, quelques vieilles marmites, comme nous rescapées du feu; à gauche, une machine à coudre empruntée et des bancs, nos sièges, sans oublier quelques parapluies, les bienvenus; au fond des caisses à oranges dans lesquelles reposent nos futurs festins et des sacs de riz, des bouteilles vides ou pleines. Le château Lapompe est un si bon cru ! Pourtant nous commençons à être un peu mieux. Après les bouteilles, les seaux et encore une marmite, une sinistrée bien entendu, puis notre chat qui a trouvé un moyen de se sauver en se réfugiant dans une cheminée. Enfin, coup d'œil superbe, un tas de petits ballots enveloppés dans des chiffons de différentes couleurs, il ne nous manque plus que la roulotte et le cheval étique ! Pour embellir le tableau, figure-toi d'un côté, une procession ininterrompue de gens et d'enfants qui demandent sans cesse quand est-ce qu'aura lieu la rentrée des classes; tandis que de l'autre, c'est un défilé continu de réfugiés, petits et grands, qui ne manquent jamais de nous regarder en passant, quant ils rentrent aux W. C.; aussi il faut voir comme on prie et comme on écrit facilement dans nos domaines.
                        Aux heures de repas, prendre un cliché vaudrait la peine car nous mangeons dans des tasses et avec des bâtonnets japonais, mais c'est surtout le soir que la scène est typique : sur nos quatorze nattes, nous étendons nos matelas, non en long mais en large, car un matelas sert pour trois et une couverture pour quatre, puis nous tendons une ficelle pour y suspendre nos cornettes; nous mettons nos cornettes et nos jupons d'habit sur un banc, le reste ne veut pas se séparer de nous, et puis armés de notre petit ballot qui nous servira de traversin; un, deux, trois, chacune, y compris les Agrégées, prend la position horizontale en tâchant d'occuper le moins de place possible. Une porte est aux trois-quarts fermée et à la moindre secousse vite sa plus proche voisine la gagne rapidement. Sur nos têtes une soixantaine de personnes a élu domicile avec leurs bébés et souvent, c'est un concert à réveiller les morts, si bien que la nuit, comme le jour, la paix nous est inconnue.
                        C'est tout à fait la vie nomade et l'Ambassade de France va bientôt nous prêter les baraques. Viens assister à la parade. Maintenant, Maman, viens faire un tour dans notre ancienne et chère demeure de Kanta.
            Les cheminées ne sont guère faciles à reconnaître, car elles n'existent plus que de nom; c'est une ruine, un désastre sans précédent. Quand vous aurez quitté le quartier que nous habitons, un des moins éprouvés et où vous rencontrerez pas mal de maisons entièrement ou à moitié éboulée, après avoir suivi une voie qui s'est affaissée et crevassée de la belle façon sur un parcours de plus de deux cent mètres vous entrerez dans la région dévastée. Alors, aussi loin que se porte votre vue, vous n'apercevrez que des amas de briques, de la ferraille tordue, des débris de vaisselle, quelques rares pans de murs, des arbres qu'on croirait rouillés et qui dressent vers le ciel leurs moignons dénudés. Pourtant dans Sarugerkucho un bâtiment en ciment paraît intact, erreur, si bous le côtoyez de près vous en verrez l'intérieur et n'en direz pas autant. Faites encore quelques pas et vous trouverez une grande grille d'entrée c'est le Fustu-Ei-Wa, notre chère école. A droite, à gauche, rien que des amas de briques; en face, deux cheminées qui se dressent vers le ciel et semblent monter la garde comme deux sentinelles. C'est tout ce qui reste de notre ancien nid. Plus au fond, encore une cheminée et des décombres qui rappellent ce qui fut le pensionnat et la pharmacie. Les ruines de notre chère église de Kanda ne sont pas moins grandes. Pauvre Tokyo ! Des décombres, encore des décombres et toujours des décombres, voila ce qu'il est devenu. Et pourtant dans notre jardin, voici que de mignonnes fleurettes blanches ont déjà poussé. Nous en avons fait un bouquet pour la Vierge. Il nous rappelle que de beaux jours luiront avant la tempête.
                        Notre Ste Jeanne d'Arc d'ailleurs semble nous le rappeler. Toute blanche sur son piédestal, elle se dresse intacte au milieu des ruines et semble nous inviter à l'action comme par le passé. Missionnaire je suis, missionnaire je désire mourir et c'est du fond du cœur que je redis cette strophe que je m'étais à faire en 1918 :
Jusqu'au dernier soir de ma vie,
Je dirai que Jésus est bon
Son amour voilà ma patrie
Vivent ma croix et mon Japon.
                        Inutile de te faire de la peine à mon sujet, je mange bien, je dors bien, je crois bien que je regretterai ma natte, d'ailleurs je reposerais parfaitement sur de la planche; Encore un peu et je pourrais devenir Trappistine, si ce n'est pas ma pauvre langue et ma gaieté qui me restent aussi entière qu'avant le tremblement de terre. Les glandes lacrymales sont taries chez moi et si je ne passe pas dans une secousse, ce qui est probable, tu peux croire que je mourrai en chantant, peut-être en riant. Il y a pourtant quelque chose qui ne me fait pas rire, c'est la rareté de tes lettres, la dernière était du vingt-deux novembre 1922 et nous sommes au deux octobre 1923, c'est tout de même un peu trop de négligence. Hâte-toi donc de me répondre tu peux croire que si j'étais allé au Père Eternel le 1er septembre, j'y serais partie avec une dent contre toi, et une fameuse !
                        Je dis bien des choses à mes deux sœurs, j'embrasse ma petite-nièce, ma tante Louise à laquelle je pense souvent. Tu comprends facilement, Maman, que je ne puis pas recommencer un pareil épître pour tous ceux à qui je désirerais écrire; le temps me fait absolument défaut et c'est très difficile, nous sommes si dérangées et dans un tel brouhaha. J'ai déjà du rédiger et écrire avec beaucoup de peine ce que je t'écris pour la Communauté; aussi je te prie de bien vouloir montrer cette lettre à ma tante Leblond et à Monsieur et Madame Mauger. Ensuite envoie-la à ma tante Louise, qui la transmettra à Monsieur le curé Villain. Je le prie de bien vouloir te renvoyer ces feuilles ou à ma tante Louise.
                        C'est un peu ennuyeux pour toi, mais envoie les encore à Gisors. Je te mets l'adresse : M. Constant,            3 rue Cappeville            GISORS          Eure
Cette fois je me demande à Monsieur Constant d'envoyer ces feuilles à Suzanne et à Germaine. (Toutes les photographies sont brûlées.) Que la dernière personne qui lira ces lignes te les renvoie si tu y tiens.
                        Alors ma chère Maman, je te quitte en t'embrassant de tout mon cœur. Aimons bien le bon Dieu et travaillons pour lui, cela seul nous reste. Ne te fais pas de peine à mon sujet, l'essentiel n'est pas de vivre, mais de bien vivre et surtout de bien mourir.
                        Au Japon, c'est une misère à l'heure actuelle, on ne saurait se faire une idée des baraques que les Japonais se font avec les restes de zinc brûlé et de vieilles guenilles, c'est on ne peut plus misérables. Les bestiaux en France sont cent fois mieux logés que nos pauvres Japonais à l'heure actuelle. Jamais on ne se fera en Europe une idée exacte de la misère et des ruines que nous avons sous les yeux. C'est comme pour le tremblement de terre, il faut vivre ces scènes pour en comprendre l'horreur. Et l'hiver qui approche, il y en aura des maladies ! Pauvres Japonais ! A l'Ambassade de France, il y aura au nom de notre pays des distributions de vivres et de médicaments gratuits et une garderie sera établie, le tout nous sera confié.
                        Cette fois, je m'arrête. J'offre mon respect à M. le curé Villain, je vous (salue) bien sous tous rapports.
                        A tous les miens je demande une prière, j'offre l'assurance de mes prières et je les embrasse de tout cœur.
                        J'envoie mon adresse et à tous demandent une réponse, elle me fera plaisir.

Sœur Marie Théophane
Ambassade de France
Kojimachiku I Jidamachi I
Tokyo
Japon
NB : Je remercie mon oncle René,- en fait l'oncle de mon père-, d'avoir conservé ce courrier d'une de ses aïeules. René est la mémoire de la famille et c'est un plaisir que d'écouter ses récits de jeunesse.