Récit du tremblement de terre du Japon 1er septembre 1923
Par Sœur Marie-Théophane
Tokyo, 27 septembre 1923
Ma bien chère maman,
Tu auras sans doute reçu ma carte et tu es sans doute rassurée sur mon compte. Je t'assure bien que j'ai bien cru ma dernière heure venue. J'ai fait le compte-rendu de toutes nos péripéties pour la communauté. Je te l'écris en entier, tu voudras bien le faire circuler dans toute la famille, y compris Monsieur le curé Villain, et tu demanderas à ce qu'on se le renvoie, cela te fera un souvenir que je me serais volontiers passé de t'envoyer. Pourtant, ce n'est pas mal tu sais d'avoir de temps en temps des ennuis, autrement cela manque à la couronne des missionnaires; ce n'est pas la peine non plus de te faire de la peine, des tremblements de terre nous en avons tous les jours, depuis le 1er septembre, hier soir nous en avons eu deux assez forts, ce matin un et il n'est que huit heures trente. Mais, des grands comme celui du 1er septembre, on en compte peu dans l'histoire du Japon. Ce n'est pas un volcan qui nous a valu cela, mais un courant sous-marin, un éboulement souterrain dans la mer, dit-on. Enfin quelle qu'en soit la cause, peu m'importe, c'est le Bon Dieu qui l'a voulu, peu m'importe.
1er septembre : C'est une terrible catastrophe que celle du tremblement de terre du 1er septembre, qui, en quelques instants a fait de Tokyo, de Yokohama, de Kamakura, d'Odawara et des environs des monceaux e cadavres et de ruines. En voici le récit en ce qui me concerne.
1er septembre : La nuit a été plutôt mauvaise, un vent très fort, espèce de queue de typhon, a secoué assez violemment les arbres presque chaque soir, nous avons eu un orage avec tonnerre et forces éclairs mais pas de pluie. Enfin dans la matinée du 1er septembre le temps paraît être remis lorsque vers onze heure la température devient subitement très lourde.
Il est midi moins cinq. Réunie en partie dans la chambre de Communauté (j'y étais) nous attendons le coup de canon qui doit être pour nous le signal de l'Angélus, tandis que nos autres sœurs absentes sont soit dans leur emploi respectif ou ailleurs, car c'est samedi, jour de bain et de ménage. Tout à coup un grondement souterrain suivi de secousses effroyables (Jishin, jishin) un tremblement de terre ! La maison semble se disloquer sur sa charpente qui fait entendre des craquements épouvantables; les tuiles se détachent du toit, les briques des murs roulent dans la cour en y soulevant des filets de poussière qui ne nous permettent plus de rien distinguer. Et la secousse continue. Le Christ tombe, puis la bibliothèque, les grands placards comme soulevés par une force prodigieuse dansent une danse infernale; les tables s'en vont à l'opposé, les plâtres se détachent des murs, les radiateurs se brisent, les carreaux volent en éclat, et nous à genoux, essayant de nous cramponner à quelqu'un ou à quelque chose, pour n'être pas projetées contre les murailles ou sous les meubles, nous ne savons que dire "Mon Dieu, Mon Dieu, ayez pitié de nous." L'affreuse secousse ne diminue pas, elle nous paraît redoubler d'intensité; nous croyons notre dernière heure arrivée, ce bruit épouvantable qu'on ne peut oublier lorsqu'on l'a une fois entendu se fait toujours entendre; La cloche paraît sonner le glas. Les portes s'arrachent et tombent avec fracas. Il nous semble qu'on nous tord, qu'on nous lance en l'air, qu'on étouffe car la poussière du plâtre et la frayeur nous serrent à la gorge. Enfin une légère accalmie.
L'une de nos sœurs descend par miracle du 4ème étage, les bras contusionnés par les débris du plafond et des murs qui sont tombés sur elle. Une autre toute saisie, pleure et se lamente. Mais il s'agit de gagner la cour. N'avons-nous pas des morts à déplorer ? L'escalier de pierre est presque démoli, la rampe de fer est tordue. Les cheminées, les pans de murs encombrent l'étroit enclos, le vent souffle avec une force inouïe. Sautant sur les décombres, nous arrivons jusqu'à la salle de gymnastique où nous entendons crier "Sœur Joseph est morte !" Est-ce possible ? Hélas ce n'est que trop vrai, nous apercevons sa figure déjà couverte de la pâleur de la mort, le reste de son corps disparaît sous la brique de la cheminée qui la recouvre. Les secousses continuent. Vite le Père ! Pendant que trois de nos sœurs dégagent notre pauvre sœur Joseph, une autre (c'est moi) sautant sur les débris et se faufilant par les brèches du mur d'enceinte aux trois quarts détruit court le chercher. Il arrive, mais la mort a été instantanée. (A ce moment j'ai demandé l'absolution à un autre Frère, car nous avons encore eu une forte secousse. Il ne me l'a pas donné; mais m'a dit d'être bien tranquille.) La façade de l'église est tombée d'une seule pièce, les bas côtés sont séparés de la nef principale. Notre chère défunte repose dans la salle de gymnastique. Mais encore une très violente secousse. La maison des Sœurs, la plus endommagée ne va-t-elle pas s'effondrer sur le bâtiment voisin et les survivantes ? Fuyons, fuyons, gagnons le milieu de la cour. Et nous voila à genoux, priant à haute voix, cramponnées aux pieds des arbres, au milieu de nombreuses personnes qui se sont réfugiées chez nous et qui commencent à nous apporter leurs blessés et leurs morts. En voila déjà trois. Nous faisons deux baptêmes. Mais l'incendie se déclare de trois côtés à la fois. Le vent souffle avec rage et la terre remue encore. "Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous, préservez-nous du feu." Le vent semble tourner, un léger espoir. Il ne dure guère. Nous allons sûrement être incendiées et nous n'avons rien pu sauver. Les classes sont à peu près intactes et n'ont pour ainsi dire pas souffert, mais la maison des Sœurs n'est plus qu'une ruine. Crevassée, lézardée, ayant des pans de mur arrachés ou sur le point de tomber, elle paraît prête à s'effondrer par endroits. Quatre de nos sœurs se dévouent à y entrer, elles jettent quelques paquets par les fenêtres, mais à l'intérieur tout est sans dessus dessous, la charpente leur semble ouverte, la rampe du grand escalier est tombée; les marches ne tiennent plus que du côté du mur, de l'autre, c'est le vide. Et voila une violente secousse qui recommence. "Mon Dieu ! Et nos sœurs qui sont dans la maison, mon Dieu ! Ayez pitié d'elles, ayez pitié de nous ! Nos sœurs, c'est assez, venez !" Elles reviennent, nous n'osons pas les regarder tant nous craignons un manque à l'appel. Mais l'incendie fait des progrès avec une rapidité effrayante. Il nous touche presque. Fuyons, fuyons ! Nous chargeons tant bien que mal nos paquets sur nos épaules. Ils sont bien minces et nous paraissent alors fort lourds. Quel exode de misère ! Les fuyards encombrant la rue noire de monde, il faudrait presque jouer des coudes pour se faufiler parmi ces gens. Et nous voila augmentant leur nombre, comme de vraies bohémiennes en chaussures d'intérieur, en tabliers bleus usagés car ce sont les vacances. Nos fichus, noircis, froissés par le travail de la semaine et les évènements précédents, nos cornettes secouées de tous côtés par le vent qui fait rage et notre paquet attachés sur le dos, comme les hommes de peine au Japon, nous fuyons sous un ciel de feu. La fumée, la poussière nous aveuglent; les secousses n'ont pas entièrement cessé, les maisons effondrées, les tuiles; les débris de murs, les fils téléphoniques tombés, les tramways arrêtés rendent la circulation encore plus difficile. Nous n'en pouvons plus et pourtant ne sommes qu'à Suidibashi. Arrêtons-nous quand même. La cornette de l'une d'entre nous s'est détachée. Un passant s'en est aperçu et complaisamment veut la lui attacher sous le menton. Les mains embarrassées, elle se débat en vain, heureusement, il finit par comprendre. Mais l'incendie nous suit, fuyons; fuyons encore ! La marche précipitée recommence; nous sommes exténuées. Enfin, un chrétien nous aperçoit, il nous offre un camion à bras. C'est une délicatesse du bon Dieu. Nous chargeons le camion de nos bagages et en route; l'une tire, les autres poussent. Allons bon ! Voila qu'une de nos sœurs perd ses chaussures. Que devenir ? Heureusement, un précédent a dû oublier là tout exprès une paire de caoutchouc. Ce n'est pas le moment d'être difficile. Il lui faut les traîner un peu, mais enfin Dieu soit béni ! C'est un secours providentiel.
Où aller maintenant ? Le feu est à l'arsenal, les explosions commencent, c'est le sauve qui peut général ! Au jardin botanique, le terrain est large, réfugions-nous-y. Que c'est loin ! Si seulement nous pouvions reprendre haleine pendant quelques instants. Justement une rue un peu moins endommagée, nous nous asseyons par terre presque dans le milieu, il s'agit d'éviter les tuiles, car par le temps qui court, nous risquons fort d'en recevoir, et de fameuses ! Si seulement le tremblement de terre était fini. Mais non, reprenons nos paquets et continuons note marche. Enfin voila le jardin botanique, beaucoup nous y ont précédés. Un bon chrétien qui s'est chargé des quelques vases sacrés de la paroisse vient à notre aide. Il va nous chercher une place, la chose n'est pas facile. Près des arbres, dans un certain endroit, c'est dangereux, près de l'étang, ce n'est pas prudent, ailleurs tout est occupé. Alors le jeune homme coupe quelques bambous afin que nous puissions nous abriter.
Les explosions de l'arsenal continuent et tous les Japonais nous annoncent une forte secousse pour trois heure trente. Dans l'étroit enclos humide où nous sommes entassées nous récitons les vêpres et disons le chapelet. La prière n'est-elle pas notre meilleure réconfort ? Une imprimerie voisine s'est effondrée faisant cent cinquante victimes, dit-on. On ne cesse d'apporter près de nous des cadavres, c'est une procession ininterrompue de civières, et quelques parents vont reconnaître les leurs parmi ces victimes du terrible désastre. Quelle scène de désolation, il faut l'avoir vue pour en comprendre l'horreur !
Mais deux de nos sœurs sont partis à Sekiguehi chez sa grandeur, le temps passe et elles ne reviennent pas. Que font-elles ? Que sont-elles devenues ? On nous annonce encore un tremblement de terre pour cinq heures. Heureusement à sa place, c'est notre Père, le R P Cherel que nous voyons arriver. Il n'a pas voulu que nos soeurs fassent deux fois le même trajet et c'est lui qui vient nous chercher. Il a amené deux ou trois jeunes gens avec lui; comme ils ne suffiront pas pour monter la côte, c'est lui qui les aidera à pousser le camion.
Abandonnant notre hutte de feuillages, nous entendons encore une fois :"En avant, marche !" Nous pouvons juger de l'étendue du désastre. C'est la même misère partout. Le vent est un peu calmé, mais les lueurs rouges de l'immense incendie qui continue sa marche progressive, activé par des mains révolutionnaires, se détachent sur le ciel qui s'assombrit. Le trajet est long et dure pendant plus de deux heures. Enfin, nous arrivons à l'Archevêché ! Ces messieurs, bien éprouvés eux aussi, se montrent très bon pour nous. Une salle qui venait d'être construite est mise à notre disposition; elle a peu souffert. Nous sommes à jeun depuis sept heure du matin et il est sept du soir. Les réfugiés chrétiens sont déjà nombreux car le désastre s'est étendu partout. Nous manquons presque de nourriture, je ne dis pas européenne mais même japonaise fait en partie défaut, et la lumière entièrement. Nous mangeons une ou deux bouchées de pain sec; il n'y en a pas davantage, mais nous n'avons guère faim. Les préparatifs du coucher ne sont pas longs à faire. Tant bien que mal, nous nous étendons toutes habillées sur des nattes, place mesurée, prêtes à gagner la cour au premier signal. Nous y ferons plus d'une envolée; au moins douze à treize secousses dans la nuit, en conséquence douze à treize fois sur le sol branlant, vite au jardin, nous mourrons de frayeur. De guerre lasse, à partir de deux heure du matin, nous passons le reste des heures de repos à la belle étoile. Quelle nuit terrible ! Et la lune plus brillante que jamais semble nous narguer avec une insolence révoltante !
Maintenant, quelques détails sur la mort de notre regrettée sœur Ste Joseph de la Croix. Elle travaillait à une peinture dans la salle de gymnastique avec une sœur japonaise et deux enfants lorsque eut lieu la première secousse. Elle gagne immédiatement la porte. Une sœur qui était dans la salle de bain la distinguait très bien priant à genoux et voulut la rejoindre lorsqu'une violente secousse la renversa par terre. Quand elle se releva, elle n'aperçut plus notre pauvre Ste Joseph. Celle-ci avait voulu gagner la cour et la sœur japonaise tout en étant elle-même projetée à terre ne la perdit pas de vue. A trois pas de la salle de gymnastique, la cheminée de cette même salle se détacha. Ste Joseph dut l'apercevoir car ses yeux se fermèrent, son visage pâlit, elle ne poussa pas le plus léger cri, mais tomba à genoux avant même que la cheminée l'eut touchée. Les briques l'atteignirent au crâne et à la tempe; l'abdomen et les jambes et les pieds furent broyés, mais ces dernières blessures, notre pauvre sœur ne les sentit pas; elle avait été tuée instantanément. Son visage n'exprimait aucun sentiment de frayeur et malgré cette mort tragique, elle avait un air calme et reposé. La destruction complète de nos œuvres nous cause une douleur profonde, mais le décès si brusque de notre chère campagne est notre plus grande épreuve ! Encore devons-nous remercier Dieu qui ne s'est choisi parmi nous qu'une victime. Il aurait pu en prendre davantage. Une de nos autres sœurs qui se trouvait dans la cour y fut renversée par terre et roulée comme une feuille sans pouvoir s'accrocher à aucun endroit. Il lui semblait qu'une main invisible arrachait les briques de la maison des sœurs pour les faire tourner à plaisir; elle voyait les murs de la maison et les boiseries se disloquer et nous croyait toutes dans notre éternité. Une cheminée vint s'abattre à trois centimètres d'elle, sans lui causer aucune blessure. Aussi malgré notre malheur devons-nous rendre bien des actions de grâce au bon Dieu. A SUIVRE...
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