Variations...

... Vous avez dit "Variations" ? Mais, qu'est-ce donc ?

Au "Manoir des Variations", je reprends des articles publiés sur mon premier blog "Le Jongleur de Mots" étant donné que je veux changer et m'éclipser de mon ancien hébergeur.

Vous trouverez donc ici des textes,- nommés "Jongles Poétiques" si ils sont poétiques-, des photos accompagnés ou non de textes et des Legos avec principalement "Lego Wars" qui se veut la parodie Legotesque de Star Wars.

Bonne visite du Manoir et de ses Variations…

samedi 15 juin 2013

Récit du tremblement de terre - Partie 2


 2 septembre : A cinq heures trente ou six heures, je sais plus au juste, messe en plein air à la grotte de N. D. de Lourdes, car l'église est endommagée ("dédommagée" nous dit une sœur chinoise) et l'entrée de la cathédrale est en partie tombée : Un bas-côté, le tour du chœur, la sacristie nécessitent de nombreuses réparations. Nous nous unissons au prêtre, car nous n'avons pas de livre, mais dans ces heures pénibles, la prière monte facilement du cœur aux lèvres. A la Communion une secousse et la Messe une fois terminée nous continuons notre vie de bohémiennes. Pas de pain, rien qu'un riz non décortiqué, les machines étant brisées et trois fois rien avec cela. Aujourd'hui nous sommes vraiment missionnaires. Comme le fils de l'Homme, nous sommes sans abri. Comme lui nous manquons de nécessaire. C'est un honneur qu'Il nous fait, qu'Il en soit béni !
                        Les sinistrés arrivent de plus en plus nombreux; dans la matinée nouvelles secousses. Vers midi, à la même heure que la veille, nous mangeons une boule de riz en plein air. Dans l'après-midi, les séminaristes firent quelques pieux dans l'espèce de champs afin d'y établir un baraquement pour les sinistrés qui continuent à arriver, l'incendie faisant toujours de nouveaux progrès. Tout à coup, grand branle-bas. Deux agents de police se précipitent vers les appartements de sa Grandeur. Les séminaristes, quelques Pères, tous armés de gros bâtons les suivent. Les bolchevistes et les Coréens veulent à tout prix nous incendier ainsi que les quartiers épargnés par le tremblement de terre et deux d'entre eux viennent de s'aventurer dans l'Archevêché même. C'est la chasse à l'homme avec forces cris et poursuites. Enfin un coréen est pris; l'autre demeure introuvable. Que d'épreuves, et pourtant mon Dieu que votre volonté soit faite ! L'angoisse nous étreint le cœur, personne n'ose coucher dans les appartements. Les lueurs de l'immense incendie rougissent le ciel qui paraît en feu. Une pauvre femme arrive tout en larmes avec deux petits garçons; son mari et un autre homme portent une civière sur laquelle repose une petite fille inanimée, notre élève, elle aussi victime du tremblement de terre. Nous offrons nos condoléances à la famille éprouvée et récitons dans un coin solitaire notre chapelet près de la dépouille mortelle de cette petite chrétienne qui a été frappée au moment où elle s'amusait avec une de nos petites pensionnaires en vacances, morte-t-elle aussi.
                        Après un dernier bonsoir à N. D. de Lourdes, nous regagnons notre campement. Les jeunes gens, des Pères et des agents de Police munis de lanterne et armés de bâtons montent la garde et la monteront toute la nuit. Nous couchons dehors sur l'herbe recouverte d'une natte avec toute la foule. Un bout de tapis et quelques feuilles de zinc nous servent de toit. Nous pouvons à loisir considérer les progrès du feu. Dans la nuit, arrivent des dames de St Maur, qui fuient leur maison menacée d'incendie et ne peuvent gagner Schiguechi qu'après bien des péripéties, vu l'effervescence des têtes exaltées. Encore d'assez fortes secousses qui nous font trembler autant que le sol. Le soleil en se levant nous apporte un vrai soulagement.

            3 septembre : Comme hier, messe à la grotte de N. D. de Lourde. Le soleil brille dans tout son éclat et on se demande comment il peut éclairer tant de ruines et de misères. Une églantine s'est ouverte aux pieds de N. D. de Lourdes et elle porte quelques boutons. Est-ce un heureux présage ? Nous voulons l'espérer.
                        Même nourriture que la veille, nous sommes comme des âmes en peine et tâchons de nous organiser le moins mal possible. La chose n'est pas facile. Pas de linge, pas d'eau. Les exaltés empoisonnent les puits autant que faire se peut, les conduits de la ville sont brisés. Personne ne sort plus sans bâton; les représailles sont terribles; mais vraiment la malveillance est indigne, nous en avons été témoins. Trois de nos sœurs et deux chrétiens se rendent pourtant sur notre terrain pour y faire quelques recherches. Les morts encombres les rues. On ne peut arriver à les relever tant ils sont nombreux. Sur une distance égale à celle de la maison jusqu'à M. Prévost on en compte trente six échelonnés le long des égouts. Dans notre cour, il y en a cinq. Un homme s'est cramponné à la statue de Jeanne d'Arc qui se dresse intacte au milieu des ruines. Il a été brûlé et il est effrayant à voir. Dans la salle de bains des enfants, un autre en voulant fuir a trouvé la mort. Il n'est pas compris dans les cinq non plus qu'un pauvre agent de police tombé dans notre étang et dont l'odeur infecte trahit la présence. Par contre trois autres sont descendus dans notre puits et ont pu en être retirés sains et saufs.
                        Les chrétiens arrivent en masse se réfugier près de leurs Pères et dans quel équipage ! Pauvres gens ! Ils font peine à voir. Cela ne pouvait être plus terrible à la ruine de Jérusalem. Il faut voir cette misère pour s'en faire une idée exacte. Le soir on fait encore la garde autour de nous, les troubles continuent. Pendant la nuit toujours ces secousses et ne pouvons dormir; que le bon Dieu nous garde, ce que Dieu garde est le mieux gardé !

            4 septembre : Sa Grandeur Mgr Rey qui était parti à Chuzenji le matin même du sinistre pour regagner Tokyo après avoir fait une partie du trajet à pied. Il vient nous offrir des condoléances et ses encouragements. Lui aussi à bien des soucis. Pas de nouvelle de ses Pères de Yokohama. A Tokyo quatre paroisses entièrement rasées, les deux restantes très endommagées. Nos sœurs essaient d'aller, non dans Tokyo, ce serait mal dire car la ville n'existe plus, mais dans quelques maisons qui tiennent debout pour essayer de se procurer l'indispensable. Nous n'avons pas de linge de rechange, nous nous débarbouillons toutes avec la même serviette dans le même sceau avec nos Agrégées. Les fenêtres sont à claire voie. Japonais et japonaises sont continuellement dans notre voisinage, c'est la vie commune en son plein. Nous n'avons pas de peigne aussi nos sœurs désiraient-elles en acheter au moins un. Elles ne peuvent en trouver dans aucune boutique, mais une marchande de complaisance dit à sa fille : "Apporte leur le nôtre, elles pourront se peigner ici". Nos sœurs n'acceptent pas mais remercient. Ce soir 4 septembre, l'observatoire a enregistré la quatre cent trente neuvième secousse, c'est-à-dire que nous avons tremblées bien des fois, car un banc qui remue, une voiture qui passe, tout nous impressionne tellement; nous sommes restées sous l'impression des heures terribles que nous avons reçues. Ce soir, l'électricité fait sa réapparition. Ce nous est une joie et après avoir imploré le secours du bon Dieu, nous essayons de nous endormir.

            5 septembre : Encore quelques secousses pendant la nuit, le sommeil appesantit nos paupières et cependant nous fuit. Ce matin, messe dans la cathédrale. Au retour, toujours manque d'eau et nourriture japonaise rationnée; là n'est pas le pire, nous sommes missionnaires, que la volonté du bon Dieu soit faite ! Les nouvelles de Yokohama sont épouvantables. Toute la ville est rasée. On compte les victimes par milliers. Pas de nouvelle des Pères; il doivent être parmi les morts. Les Dames de St Maur sont grandement éprouvées. Huit de leurs sœurs européennes et trois japonaises ont été ensevelies sous les décombres. Elles étaient à la chapelle au moment de la première secousse. Du premier coup le bâtiment s'est effondré ! Les Frères arrivés en hâte purent en dégager quelques-unes unes, mais les autres prises sous les poutres appelèrent en vain "Au secours". Le feu sorti de chez elles gagna rapidement du terrain et faute de temps et d'outils on se vit obligé de les abandonner. Que cette mort a dû être méritoire aux yeux du bon Dieu.
                        Nous apprenons qu'à Hakone des gens ont été ensevelis sous les éboulements de terrain. On dit que Katase est également détruit. Les troubles continuent. Tokyo est en état de siège. Les soldats ont tous la baïonnette au bout du fusil. L'aspect de la ville et des gens est sinistre. Le ravitaillement se fait difficilement, mais enfin il n'y a plus d'incendie. Sa Grandeur Mgr Rey peut nous procurer un peu de pains. Bien qu'il ne soit pas très bon, il nous paraît délicieux. Les parents de nos élèves et de nos enfants que l'incendie a épargnés viennent nous faire visite et nous apportent ce qu'ils peuvent. On ne trouve rien dans ce que fut Tokyo et tout le monde est si éprouvé.

            6 septembre : Premier vendredi du mois. La nuit a été bonne. Nous n'avons pas ressenti de secousse, quel bien-être ! Ce matin après le lever habituel qui consiste à se déshabiller pour se rhabiller, la prière comme d'habitude et nous partons pour l'église à trois pas de notre lieu de résidence. Des Messes, il n'en manque pas, car tous les Pères de Tokyo et quelques-uns uns de Yokohama sont réfugiés à l'Archevêché. Nous chantons les litanies du S. C. l'Osalutaris Hostia et le Magnificat. Au premier abord, nos yeux se remplissent de larmes, mais réfléchissant que prier vaut mieux que de nous dessécher le cerveau à pleurer, nous chantons de tout notre cœur.

            8 septembre : Mauvaise nuit, secousses continuelles dont quatre de suite, nous sommes tentées de gagner la cour. C'est la fête de la Nativité de la Très Sainte Vierge. Nous la prions et lui demandons d'intercéder pour nous. On nous annonce beaucoup de chrétiens disparus. La ville est toujours en état de siège. Le gouvernement fait évacuer gratuitement le plus de bouches inutiles. Les femmes doivent renoncer à voyager, les moyens de locomotion sont fort rares et comme chacun veut monter dans les quelques trains qui partent et ne s'inquiète pas du voisin, les accidents sont nombreux. La voie est semée de cadavres, on ne compte plus avec une vie humaine. D'ailleurs nos bons japonais ne sont pas des modèles de prudence, ils se faufilent sur les marchepieds, sur les voitures, au risque de se faire décapiter en passant sous les ponts. Ils s'accrochent près des mécaniciens, entre les wagons, entrent par les fenêtres et une fois dedans ne sont pas sûrs de pouvoir en sortir. On ne saurait se faire une idée de la scène, il faut la voir. A Honjo, quartier de Tokyo le plus éprouvé, la liste des morts est effrayante. Les ponts se sont brisés et la terre ouverte, mais l'incendie surtout a fait des victimes. On en compte trente deux milles et quelques unités qui ont péri au milieu des flammes dans ce malheureux endroit. Il faut plusieurs jours pour achever de consumer les restes de ces infortunés.
                        Des chrétiens sont parmi eux et l'un d'eux qui a pu s'échapper et vient de nous revenir brûlé à la tête, à la figure et aux mains, a fait des baptêmes d'enfants. Les quelques rescapés de ce désastre nous en font les peintures les plus effrayantes et ils n'ont rien exagéré.
                        Nous avons vu nous même les incendiaires activer le feu et entendre les malheureux qui, sous leurs maisons effondrées, appelaient "Au secours".
                        Encore des secousses ! Il paraît que c'est une bonne chose, si elles cessaient trop vite, il en résulterait encore un grand tremblement de terre. Malheureusement, nous ne nous familiarisons pas avec elles.
                        Ici on commence à savoir notre adresse et à nous venir un peu en aide; ce n'est pas l'abondance, mais enfin, c'est un peu moins la misère. Avant de nous coucher nous demandons au bon Dieu de ne pas trop nous secouer pendant la nuit. Nous commençons à peine à nous endormir qu'un homme frappe et rentre. Bonne nouvelle : l'eau fait sa réapparition, mais elle ne monte pas encore jusqu'à nous, aussi devons-nous aller au devant d'elle. Que le bon Dieu soit béni !
                        Dans la nuit trois secousses mais très peu fortes. Cependant une de nos sœurs me donne en dormant un coup de poing, et je crois de suite à un tremblement de terre, tandis qu'une autre apercevant l'électricité d'un certain appartement crie "Au feu". Malgré ces péripéties, la nuit est calme et nous sommes bien contente.


            A SUIVRE...

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