Variations...

... Vous avez dit "Variations" ? Mais, qu'est-ce donc ?

Au "Manoir des Variations", je reprends des articles publiés sur mon premier blog "Le Jongleur de Mots" étant donné que je veux changer et m'éclipser de mon ancien hébergeur.

Vous trouverez donc ici des textes,- nommés "Jongles Poétiques" si ils sont poétiques-, des photos accompagnés ou non de textes et des Legos avec principalement "Lego Wars" qui se veut la parodie Legotesque de Star Wars.

Bonne visite du Manoir et de ses Variations…

samedi 15 juin 2013

Récit du Tremblement de terre - Partie 3


Ma chère Maman,

                        Tous nos jours se ressemblent, nous avons maintenant le nécessaire et je crois bien que je ne me suis jamais si bien portée. Des secousses nous en avons tous les jours et toutes les nuits. Le 26 septembre, nous en avons encore eu une plutôt longue et forte, mais ce n'était rien en comparaison du 1er. Des tremblements de terre comme celui-là n'ont lieu que tous les soixante-dix ans, alors, tu peux être tranquille le prochain ne me fera pas mal aux os. A la date du 28 septembre, l'observatoire a enregistré mille deux cent cinq secousses depuis le 1er. Je ne les ai pas toutes senties; Dieu en soit béni !
                        L'Ambassadeur de France et le chargé d'Affaires de l'Ambassade d'Angleterre sont pour nous d'une bonté sans pareille. L'Ambassadeur de France établit une œuvre de secours pour les sinistrés et il nous en charge. En conséquence à partir de novembre nous irons habiter les baraques construites sur le terrain de l'Ambassade. Nous avons emprunté quelques salles à une classe non brûlée et nous recommencerons nos cours pendant quelques heures à partir du 6 octobre. Nous aurons un manque à l'appel (une élève de ma division a été tuée) mais nos enfants tiennent bien à nous. Dans une classe, située dans un quartier éprouvé, soixante-dix sept élèves sont présents sur mille sept cent. Quelle misère !
                        Maintenant, ma chère maman, il ne me reste plus qu'à te faire visiter notre château, si tu le veux bien. Il est situé à l'Archevêché et ne comprend qu'une seule pièce, une salle d'une grandeur égale à la maison de maman Thérèse. Elle est carrée et jouit d'un côté de deux grandes fenêtres grillées donnant sur des appartements et de l'autre de deux semblables laissant apercevoir le ciel et la verdure. Je ne te parle pas de deux portes à coulisses; il faut toute la force de l'une de nos sœurs Lorraine pour en venir à bout. Un soir, où elle a nous a fait défaut il a fallu trois hommes pour la remplacer. C'est dire la force de résistance et de la sœur et des portes. Mais je reviens à notre salle; elle est très claire, trop claire parfois; ses murs un peu lézardés sont bien blancs car elle est toute neuve et l'extérieur a peu souffert. Au milieu, sur le parquet en ciment vous voyez quatorze (kalami) nattes sur lesquelles on ne marche pas avec nos souliers, sous peine de scandaliser son prochain. Pour le moment, nos sœurs japonaises et nos Agrégées y sont assises, près de nos matelas qui tiennent tous du côté droit; en entrant un vieux porte cuvette noirci, un petit fourneau rouillé, quelques vieilles marmites, comme nous rescapées du feu; à gauche, une machine à coudre empruntée et des bancs, nos sièges, sans oublier quelques parapluies, les bienvenus; au fond des caisses à oranges dans lesquelles reposent nos futurs festins et des sacs de riz, des bouteilles vides ou pleines. Le château Lapompe est un si bon cru ! Pourtant nous commençons à être un peu mieux. Après les bouteilles, les seaux et encore une marmite, une sinistrée bien entendu, puis notre chat qui a trouvé un moyen de se sauver en se réfugiant dans une cheminée. Enfin, coup d'œil superbe, un tas de petits ballots enveloppés dans des chiffons de différentes couleurs, il ne nous manque plus que la roulotte et le cheval étique ! Pour embellir le tableau, figure-toi d'un côté, une procession ininterrompue de gens et d'enfants qui demandent sans cesse quand est-ce qu'aura lieu la rentrée des classes; tandis que de l'autre, c'est un défilé continu de réfugiés, petits et grands, qui ne manquent jamais de nous regarder en passant, quant ils rentrent aux W. C.; aussi il faut voir comme on prie et comme on écrit facilement dans nos domaines.
                        Aux heures de repas, prendre un cliché vaudrait la peine car nous mangeons dans des tasses et avec des bâtonnets japonais, mais c'est surtout le soir que la scène est typique : sur nos quatorze nattes, nous étendons nos matelas, non en long mais en large, car un matelas sert pour trois et une couverture pour quatre, puis nous tendons une ficelle pour y suspendre nos cornettes; nous mettons nos cornettes et nos jupons d'habit sur un banc, le reste ne veut pas se séparer de nous, et puis armés de notre petit ballot qui nous servira de traversin; un, deux, trois, chacune, y compris les Agrégées, prend la position horizontale en tâchant d'occuper le moins de place possible. Une porte est aux trois-quarts fermée et à la moindre secousse vite sa plus proche voisine la gagne rapidement. Sur nos têtes une soixantaine de personnes a élu domicile avec leurs bébés et souvent, c'est un concert à réveiller les morts, si bien que la nuit, comme le jour, la paix nous est inconnue.
                        C'est tout à fait la vie nomade et l'Ambassade de France va bientôt nous prêter les baraques. Viens assister à la parade. Maintenant, Maman, viens faire un tour dans notre ancienne et chère demeure de Kanta.
            Les cheminées ne sont guère faciles à reconnaître, car elles n'existent plus que de nom; c'est une ruine, un désastre sans précédent. Quand vous aurez quitté le quartier que nous habitons, un des moins éprouvés et où vous rencontrerez pas mal de maisons entièrement ou à moitié éboulée, après avoir suivi une voie qui s'est affaissée et crevassée de la belle façon sur un parcours de plus de deux cent mètres vous entrerez dans la région dévastée. Alors, aussi loin que se porte votre vue, vous n'apercevrez que des amas de briques, de la ferraille tordue, des débris de vaisselle, quelques rares pans de murs, des arbres qu'on croirait rouillés et qui dressent vers le ciel leurs moignons dénudés. Pourtant dans Sarugerkucho un bâtiment en ciment paraît intact, erreur, si bous le côtoyez de près vous en verrez l'intérieur et n'en direz pas autant. Faites encore quelques pas et vous trouverez une grande grille d'entrée c'est le Fustu-Ei-Wa, notre chère école. A droite, à gauche, rien que des amas de briques; en face, deux cheminées qui se dressent vers le ciel et semblent monter la garde comme deux sentinelles. C'est tout ce qui reste de notre ancien nid. Plus au fond, encore une cheminée et des décombres qui rappellent ce qui fut le pensionnat et la pharmacie. Les ruines de notre chère église de Kanda ne sont pas moins grandes. Pauvre Tokyo ! Des décombres, encore des décombres et toujours des décombres, voila ce qu'il est devenu. Et pourtant dans notre jardin, voici que de mignonnes fleurettes blanches ont déjà poussé. Nous en avons fait un bouquet pour la Vierge. Il nous rappelle que de beaux jours luiront avant la tempête.
                        Notre Ste Jeanne d'Arc d'ailleurs semble nous le rappeler. Toute blanche sur son piédestal, elle se dresse intacte au milieu des ruines et semble nous inviter à l'action comme par le passé. Missionnaire je suis, missionnaire je désire mourir et c'est du fond du cœur que je redis cette strophe que je m'étais à faire en 1918 :
Jusqu'au dernier soir de ma vie,
Je dirai que Jésus est bon
Son amour voilà ma patrie
Vivent ma croix et mon Japon.
                        Inutile de te faire de la peine à mon sujet, je mange bien, je dors bien, je crois bien que je regretterai ma natte, d'ailleurs je reposerais parfaitement sur de la planche; Encore un peu et je pourrais devenir Trappistine, si ce n'est pas ma pauvre langue et ma gaieté qui me restent aussi entière qu'avant le tremblement de terre. Les glandes lacrymales sont taries chez moi et si je ne passe pas dans une secousse, ce qui est probable, tu peux croire que je mourrai en chantant, peut-être en riant. Il y a pourtant quelque chose qui ne me fait pas rire, c'est la rareté de tes lettres, la dernière était du vingt-deux novembre 1922 et nous sommes au deux octobre 1923, c'est tout de même un peu trop de négligence. Hâte-toi donc de me répondre tu peux croire que si j'étais allé au Père Eternel le 1er septembre, j'y serais partie avec une dent contre toi, et une fameuse !
                        Je dis bien des choses à mes deux sœurs, j'embrasse ma petite-nièce, ma tante Louise à laquelle je pense souvent. Tu comprends facilement, Maman, que je ne puis pas recommencer un pareil épître pour tous ceux à qui je désirerais écrire; le temps me fait absolument défaut et c'est très difficile, nous sommes si dérangées et dans un tel brouhaha. J'ai déjà du rédiger et écrire avec beaucoup de peine ce que je t'écris pour la Communauté; aussi je te prie de bien vouloir montrer cette lettre à ma tante Leblond et à Monsieur et Madame Mauger. Ensuite envoie-la à ma tante Louise, qui la transmettra à Monsieur le curé Villain. Je le prie de bien vouloir te renvoyer ces feuilles ou à ma tante Louise.
                        C'est un peu ennuyeux pour toi, mais envoie les encore à Gisors. Je te mets l'adresse : M. Constant,            3 rue Cappeville            GISORS          Eure
Cette fois je me demande à Monsieur Constant d'envoyer ces feuilles à Suzanne et à Germaine. (Toutes les photographies sont brûlées.) Que la dernière personne qui lira ces lignes te les renvoie si tu y tiens.
                        Alors ma chère Maman, je te quitte en t'embrassant de tout mon cœur. Aimons bien le bon Dieu et travaillons pour lui, cela seul nous reste. Ne te fais pas de peine à mon sujet, l'essentiel n'est pas de vivre, mais de bien vivre et surtout de bien mourir.
                        Au Japon, c'est une misère à l'heure actuelle, on ne saurait se faire une idée des baraques que les Japonais se font avec les restes de zinc brûlé et de vieilles guenilles, c'est on ne peut plus misérables. Les bestiaux en France sont cent fois mieux logés que nos pauvres Japonais à l'heure actuelle. Jamais on ne se fera en Europe une idée exacte de la misère et des ruines que nous avons sous les yeux. C'est comme pour le tremblement de terre, il faut vivre ces scènes pour en comprendre l'horreur. Et l'hiver qui approche, il y en aura des maladies ! Pauvres Japonais ! A l'Ambassade de France, il y aura au nom de notre pays des distributions de vivres et de médicaments gratuits et une garderie sera établie, le tout nous sera confié.
                        Cette fois, je m'arrête. J'offre mon respect à M. le curé Villain, je vous (salue) bien sous tous rapports.
                        A tous les miens je demande une prière, j'offre l'assurance de mes prières et je les embrasse de tout cœur.
                        J'envoie mon adresse et à tous demandent une réponse, elle me fera plaisir.

Sœur Marie Théophane
Ambassade de France
Kojimachiku I Jidamachi I
Tokyo
Japon
NB : Je remercie mon oncle René,- en fait l'oncle de mon père-, d'avoir conservé ce courrier d'une de ses aïeules. René est la mémoire de la famille et c'est un plaisir que d'écouter ses récits de jeunesse.

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