Un jour triste et gris comme tous les jours dans cette grande ville, capitale d'un pays d'Europe. Les gens sont comme le temps : gris, tristes et silencieux. Une gare principale, où beaucoup de personnes passent matin et soir, un coup dans un sens, un dans l'autre. La gare est froide, lugubre et noire tel un lieu inimaginable sorti de l'esprit d'un écrivain d'horreur. Un quai sans vie, un train d'une couleur vive,- bleu gris acier, tel la Manche un jour de tempête-, met une touche de joie dans ce décor de cimetière. Le train est à moitié plein ou à moitié vide, tout dépend du point de vue où nous nous plaçons. A moitié vide, c'est à dire trop vide, pour les responsables de la Compagnie de Transport Ferroviaire qui se demandent s'ils ne vont pas le supprimer afin de remplir plus le train qui part une demi-heure après; à moitié plein, voire trop plein, pour les voyageurs qui craignent la réduction du nombre de trains. Quinze heures treize minutes et quarante secondes, juste avant le départ du train pour la banlieue nord-ouest. Un homme d'une trentaine d'années monte subitement et précipitamment dans le wagon de tête. Trois passagers l'aperçoivent, ils ont un mouvement de recul. Un petit vieux veut descendre avant d'être importuné mais, déjà les portes se referment et le train part. Un des trois passagers pense en dedans de lui-même :
- Encore, pas moyen de voyager tranquillement. Que fait la police ?
La plupart des autres voyageurs, le dos tourné ou le nez dans un livre sentimental où la vie est belle et rose, pas comme la leur, ne sont pas informés de la présence du dernier venu ni du drame qui va bientôt se jouer dans le wagon. L'homme, ou l'invité-surprise, avance au centre du "hall" d'entrée. Il se rajuste et tente de se recoiffer. L'un des trois voyageurs qui l'a aperçu s'éloigne discrètement vers l'autre bout du wagon, il ne veut pas être ennuyé par l'invité-surprise. Celui-ci sort un petit carnet de ses poches. Il est habillé en bleu pétrole, superbe couleur qui va à merveille à son regard gris et à ses cheveux poivre et sel. Sa tenue, parfaitement taillé par un grand couturier, lui va parfaitement et laisse à peine deviné son embonpoint naissant. Une superbe casquette gris acier, déformée et décorée d'un bandeau vert orne sa tête. Ses yeux sont cernés, injectés de sang, il est mal coiffé malgré sa tentative de coiffage et a le nez rouge, aviné. De près, il sent le vin bon marché, le "Gros rouge des Coteaux - A. O. C."; de loin, il a l'air d'une loque humaine survivante des massacres de Sarajevo. La bouche pâteuse, l'homme jette un regard perdu autour de lui et prend (difficilement) la parole :
- Mesdames, Messieurs, S'cusez-moi d'vous ...
Quelques passagers regardent vers la source de la voix et ont un mouvement de peur en apercevant l'homme. D'autres ne bougent pas, trop habitués à entendre ce discours, tant dans les trains que dans les métropolitains. Un jeune passager ne bouge pas mais se dit :
- Encore un paumé qui fait la quête, je ne lui donnerai rien, j'ai aussi mes problèmes!
L'invité-surprise, à moitié débraillé et encore sous l'effet de la bouteille du "Gros rouge des Coteaux - A. O. C." (alcool à 4,33 % du volume et "Made in Russia") qu'il a dégusté avec délectation le midi, continue son discours, non sans difficulté notable d'élocution :
- ...D'vous déranger. J'ai une femme et deux enfants à faire vivre, la vie n'est pas joyeuse tous les jours. Je veux pas agresser les vieilles dans la rue ni vendre de la coke à la sortie des bahuts, c'est pourquoi je suis ici. J'ai honte mais, il faut bien subsister...
Certains passagers baissent la tête honteusement, d'autres la détournent.
- Il n'aura rien, se dit le jeune passager, moi aussi je dois vivre.
L'homme poursuit son discours chaotique :
- ...Bien subsister. C'est pourquoi je va me permettre de passer parmi vous. Si vous aviez un p'tit billet, voire même une carte, vous m'ferez plaisir en m'le donnant. Merci M'ssieurs dames et bonne journée.
L'homme s'approche du jeune qui n'a pas bougé et lui dit :
- Billet, siouplait ?
- A pas, pauvre type ! Va voir ailleurs, répond le jeune homme.
- Bon, ben, je va vous mettre une amende.
Et c'est ainsi que celui qui ne voulait rien donner au quémandeur fut le seul du wagon à payer une amende.
Morale : Amis voyageurs et utilisateurs des Transports en Commun, méfiez-vous des mendiants, ils ne sont pas forcément ce que nous croyons...
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